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11/06/2007

Audimat, organe de la téléréalité

Insolente leçon. Violente gifle assénée au microcosme des médias, aux politiques, à l’opinion publique… au monde tout entier ! La chaîne de télévision publique néerlandaise BNN, a provoqué une vive polémique la semaine dernière en plongeant dans les profondeurs abjectes de la téléréalité. Résignée à diffuser l’intolérable, l’impensable même.
Dépassé le temps où les rats de laboratoires épiés par l’œil des caméras de Big Brother portaient le doux nom de Loana, Steevy, Laure ou Jean-Edouard. Désuet ce gars, cette fille et cette piscine dans laquelle on a abandonné la brasse coulée au profit de mouvements de… bassins aussi perméables que les bassesses de l’instinct.
Entrée dans l’ère du Big Donorshow (le grand spectacle du donneur), avec pour nymphette Lisa, 37 ans, en phase terminale d’une tumeur au cerveau. Face à elle, trois patients en attente d’une greffe de rein. Trois malheureux, la vie en équilibre sur ce fil de rasoir aiguisé par une potence divine où pesent des choix arbitraires guidés par des SMS de téléspectateurs. « Pour donner votre rein, tapez 1. Pour offrir votre foie, tapez 2. Pour vivre, zappez. »
Dieux merci ! Il ne s’agissait que d’un canular. On a pourtant franchi la ligne rouge. Ce n’est qu’à la fin de cette émission produite par Endemol que la supercherie a été dévoilée. La mourante était une comédienne et les "malades" - eux ne simulaient pas -, mis dans le secret du diable.
A l’annonce du pot-aux-roses, au moment où le nom du candidat "sauvé" devait être révélé, on dit que des rires ont déchiré le silence sur le plateau. La nervosité sans doute.
Remontons quelques jours avant la diffusion, en direct et en prime time vendredi soir dernier, devant 1,2 million de personnes. Dès mardi, le Gouvernement néerlandais fustigeait le concept - « contraire à l’éthique » -, tout en avançant qu’il n’était pas de son pouvoir d’empêcher la mise à l’antenne. La Commission européenne dénonçait « le mauvais goût » de l’opération, tandis que la direction de BNN rappelait que son fondateur était mort d’insuffisance rénale en dépit de plusieurs transplantations. Voilà pour la caution morale.
Le Jour J, les Pays-Bas s’apprêtaient donc à écrire « une page macabre de l’histoire de la téléréalité », regrettait De Telegraaf, journal au plus fort tirage du pays. Pas peu fier de son "coup" médiatique, Paul Roemer, directeur d’Endemol aux Pays-Bas, se félicitait des 12 000 cartes de donneurs d’organes attribuées pendant l’émission.
Que penser d’un tel programme ? Comment ne pas être indigné, et par l’idée, et par la réalisation, d’une telle opération. Arrêtons de leurrer le téléspectateur par une illusion de charité chrétienne ou mécréante. Le palliatif, cette maudite audimat, n’a rien de charitable.
A quelques jours du lancement du nouveau Loft de TF1, on s’interroge. Une telle chose est-elle envisageable en France ? Le si frileux Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) - aux pouvoirs discutables -, autorisait-il une telle hérésie ? Et nous autres, Français, jusqu’où peut aller notre voyeurisme ?
Va encore quand il s’agit d’une bande de Robinson Crusoé modernes qui vit de pêche, de crises de nerfs et de piqûres d’araignées, dans la forêt amazonienne. Passe encore quand des globe-trotters atypiques traversent la Chine avec 1 € par jour pour (sur) vivre. Tolérons encore cette île où échouent des couples qui testent leur fidélité en se jetant dans les bras d’Apollon body-buildés.
Quelle morale peut encore nous protéger de pareilles dérives ? A rester trop passifs avachis sur nos canapés, c’est la télé qui finira par nous mettre sur veille.

Loïc TORINO-GILLES

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